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Interview de David Diop - Journal du Goncourt des lycéens
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Interview de David Diop

mardi 4 décembre 2018Comité de rédaction

Voici une interview audio du grand gagnant de cette année, David Diop, qui nous parle de lui, de son roman Frère d’âme et de ses impressions sur le Goncourt des lycéens.

00:03 Dans quel cadre avez-vous vécu/grandi ?

- Je suis né à Paris mais j’ai été élevé au Sénégal. J’ai le sentiment d’avoir deux cultures et la littérature me permet de relier ces deux cultures.

00:32 Quelle est votre profession ?

- Je suis enseignant chercheur en université mais j’ai enseigné au lycée. Il y’a longtemps, j’étais professeur de français en Charente-Maritime, à Royan et à Saintes.

01:02 Vous doutiez-vous que vous alliez faire partie de la sélection du Goncourt ?

- Non, on ne peut pas se douter de choses pareilles. J’étais déjà très heureux d’être édité chez Seuil, qui est un grand éditeur. Ensuite, les choses se sont enchaînées et je n’en reviens pas que vous m’interviewez aujourd’hui.

01:43 Comment avez-vous réagi en gagnant le Goncourt des lycéens ?

- J’étais extrêmement heureux. Je suis quelqu’un d’assez réservé. Ça peut ne pas se voir immédiatement que je suis très content mais je suis évidemment très content car, comme je l’ai déjà dit, je suis enseignant et j’ai contact avec de jeunes esprits tout le temps. Mes étudiants à l’Université de Pau sont des lycéens encore et j’aime beaucoup l’approche franche et nette des lycéens vis à vis de la littérature.

02:50 Pourquoi avez vous écrit Frère d’âme ?

- J’ai lu des lettres de poilus et ces lettres sont extrêmement émouvantes, elles racontent l’histoire de jeunes gens souvent blessés, qui envoient des lettres à leur familles pour dire qu’ils sont sauvés. Et quand les familles ont reçu leurs lettres, ils étaient finalement morts de leur blessures. Et je me suis demandé si les tirailleurs sénégalais au front avaient écrit de telles lettres, je n’en n’ai pas trouvées alors j’ai décidé de créer une intimité avec la guerre d’un tirailleur sénégalais. Comme je l’ai dit tout à l’heure j’ai deux cultures. J’ai donc essayé de retranscrire la réaction d’un d’un tirailleur sénégalais qui vient de la campagne en entrant dans une guerre industrielle, face à un massacre horrible, passant d’une nature qui donne la vie où les arbres poussent, à un champs de bataille où plus rien ne pousse, où la nature est ravagée. Les arbres ressemblent à des épouvantails, la terre est labourée par les obus... Je me suis aussi inspiré de témoignages de poilus. D’un homme expliquant que lui et ses camarades étaient totalement perdus, ils ne savaient pas pourquoi on les avaient envoyés là...attaquer un point à cent mètres, ce qui n’était rien pour eux. C’est aussi pour traduire métaphoriquement l’absurdité de la guerre.

06:26 Qu’est ce qui selon vous a amené Frère d’âme à la première place ?

- Je ne sais pas vraiment, à vous de me le dire ! Mais je pense que premièrement c’est l’âge des personnages, qui sont à un âge très proche du vôtre et aussi parce que ce sont des personnages qui découvrent l’amitié, l’amour et qu’ils ne vont jamais en profiter. Et ils vont mourir et c’est extrêmement poignant pour de jeunes lecteurs qui espèrent beaucoup de la vie. Il y’a un poème d’Apollinaire qui s’appelle Bleuet et qui dit : "Jeune homme de vingt ans, tu as vu la mort plus de cent fois, tu ne sais pas ce que c’est que la vie". Il y’a peut être un peu de çà.

08:23 Y’a-t-il un lien dans votre roman entre vous et Mademba Diop ?

- Non, je n’ai aucun ancêtre qui ait fait la guerre. Du côté de ma mère j’ai un arrière-grand père qui a été gazé au gaz moutarde. J’ai peut être choisi Diop parce que ce personnage me représentait (ce que m’a fait relever une lycéenne). Il n’y a jamais quelque chose d’anodin dans le choix du nom des personnages mais au départ, l’intention était d’associer le nom de Ndiaye et le nom de Diop pour relever une chose qu’on retrouve dans l’Afrique de l’Ouest, qui est la parenté à plaisanterie. C’est à dire qu’entre les Diop et les Ndiaye, on peut se moquer les uns des autres sans qu’il n’y’ait de conséquence. Certains anthropologues pensent que c’est une façon d’éviter la vendetta. Donc, au lieu de se tuer à coup de couteau, on se tue à coups de mots. Et là, il se trouve que Ndiaye va se moquer de Diop au moment où il ne fallait pas.

10:33 Avez-vous lu les livres de la sélection ?

- Non, je suis enseignant et je travaille toujours donc je n’ai pas beaucoup de temps. En revanche, j’ai rencontré les écrivains qui parlaient de leurs livres, parce que quand j’étais allé à Rennes, à Lyon...les lycéens nous ont posé des questions et on y a répondu. Et en général, on prend le même train. Et dans les questions des lycéens, on a un aperçu du livre et j’ai promis de les lire.

11:31 N’est-ce pas trop compliqué de d’écrire et d’être à la fois maître de conférence ?

- Jusqu’à Frères d’âme, je n’étais pas écrivain. J’ai écrit des livres savants, scientifiques sur des récits de voyages du XVIIeme siecle. Quand on n’est pas lu, on n’est pas écrivain et quand Frère d’âme a connu son succès et qu’on m’a dit que j’étais écrivain, j’étais moi-même étonné. Je ne compte pas me consacrer qu’à l’écriture, j’ai besoin de contact avec mes collègues, mes étudiants. Je ne compte pas changer et devenir un pur écrivain qui s’enferme et écrit et j’écrirai quand je pourrais ou quand j’en aurais envie.

- Comment ont réagi vos élèves ?
- Disons que j’ai actuellement des étudiants un peu plus âgés qui passent leur master donc ils sont un peu moins anxieux à l’idée de savoir comment ça s’est passé mais j’ai quand même ressenti que certains avaient envie d’en parler. Alors je leur ai dit : si vous avez des questions, posez les et donc ils m’ont posé des questions.

14:20 Quel est le côté philosophique de Frère d’âme, ce qui aurait été déterminant pour obtenir le Goncourt des lycéens ?

- Alors, je réfléchis à la condition humaine. Je place une situation limite où on est vraiment dans la mort, où les gens meurent quelques minutes après avoir quittés la tranchée et je pense que dans ces situations limites, on affronte une vérité : de savoir ce qui distingue l’humain de l’inhumain. Et Montaigne disait : "Quand on va mourir, on ne ment pas" et là on est dans une situation où on est environné par la mort et le coté philosophique. C’est les questions entre le rapport humain, inhumain, la vie et la mort.

15:33 Avez-vous déjà douté de votre roman ?

- Non, parce que quand j’écrivais, j’étais dans un état que je recherchais, qui était celui de ressentir l’émotion subie en lisant les lettres de poilus, émotion qui était presque agréable. J’écris manuscritement, parce que c’est une activité qui me plait et quand j’écris, je ne pense pas à la publication.

17:55 Que lisez-vous habituellement ?

- Je lis beaucoup d’œuvres au programme et donc je lis beaucoup pour mon travail. Et je lis beaucoup aussi quand je vais écrire un ouvrage savant. Donc la lecture plaisir, ce n’est pas trop mon affaire. Par contre, quand je tombe sur un livre qui me plaît en dehors des heures de travail, je le dévore. Il y’a un livre que j’aime beaucoup, c’est L’Amas Ardant qui est l’histoire d’un apiculteur qui voit les frelons asiatiques qui tuent les ruches. C’est une métaphore par rapport à qui arrive au moment des printemps arabes en Tunisie où les barbus tunisiens reviennent en imposant leurs lois islamiques. Il a fait comme une longue métaphore filée en comparant les frelons asiatiques et les abeilles à ces fondamentalistes qui essayent de tuer la liberté en Tunisie. Et ça, c’est ce que j’appelle une lecture plaisir.

20:15 Quels livres nous conseilleriez-vous de lire ?
- Alors, L’Amas Ardant de Yamen Manai, L’Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry. J’ai beaucoup aimé un livre qui s’appelle Belle du Seigneur

22:56 D’autres livres en projet ?
- Alors oui, mais on ne va pas en parler, je suis un peu trop pris par le succès de Frère d’âme alors on verra ça l’année prochaine.

Mathys et Jeanne du comité de rédaction